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Pascal Daudon, résidence 2004
Pascal Daudon au travail sur un pleurant© CG40-p.camin
D’avril à juillet 2004, Pascal Daudon, originaire des Landes, a été invité en résidence à l’abbaye d’Arthous. Résidant permanent et non cloîtré, à l’image des chanoines qui habitèrent le lieu, Pascal Daudon s’en est longuement imprégné, nourri, avant de produire avec une prodigalité surprenante, 37 œuvres qui ont été exposées du 22 octobre au 28 novembre de la même année.
Au cours d’un long entretien avec Bernard Lafargue, professeur d'histoire de l'art et d'esthétique à l'Université Michel de Montaigne de Bordeaux et rédacteur en chef de Figures de l'art, il revient sur ce processus de création et les liens qu’il a tissés avec l’abbaye.
« Je travaille pour et avec les institutions qui me reconnaissent. C'est ma manière de m'intégrer dans la cité. J'aime avoir des missions, des commandes. Une rencontre, un déclic, le monde est vaste ; et l'humanité laisse partout des traces. Je suis un pisteur et je marche à l'affectif. Je ne peux commencer à travailler que lorsque je me sens en confiance et que j'ai accepté un cahier des charges. Ensuite, je laisse l'esprit (je préfère dire "les esprits") du lieu pénétrer en moi. Je me déprends de moi, de ce moi-là, pour accoucher de quelqu'un d'autre, d'un autre Pascal. Il faut du temps...
La situation « idéale » pour moi, c'est de pouvoir me poser dans un lieu, le temps de la conception et de la réalisation de l'œuvre. D'abord, je me documente énormément. Je rassemble tout ce qui peut se rapporter à l'histoire du lieu dans lequel je (fais ma) demeure. Je rassemble « mes pièces à conviction », avec lesquelles je vais tendre des ponts. Je cherche, je fouille comme un archéologue ou un détective. Il m'est souvent arrivé de trouver des documents, que les archives ou les musées n'avaient pas. Je sais que je crée pour un lieu, je sais où je vais exposer. Je pense l'œuvre dans le lieu. Mes Lettres et Pleurants germent et poussent dans ce terroir, dans la mémoire de ce lieu ouverte sur l'avenir. Ce qui ne veut pas dire qu'ils doivent y rester. Ce que je préfère, c'est travailler directement sur les murs, le sol. Il n'y a pas mieux au niveau justesse. J'arrive avec très peu, je repars avec presque rien. L'idéal est que toute l'œuvre soit achetée par le propriétaire du lieu...
Je suis un artiste de terrain. Un artiste nomade en résidence précaire.
J'aime ça, arriver dans un lieu chargé d'histoire(s), dépoussiérer les collections, fouiller les réserves. Je voudrais travailler dans le monde entier, entrer en résonance avec d'autres cultures, d'autres époques. J'ai des milliers de pistes au fond de moi. Par exemple, je rêve de travailler à Bruxelles depuis des années. C'est un appel.
Dans l'abbaye d'Arthous, je me laisse traverser par la mémoire vive du monde chrétien, du Moyen Age roman…
Cette série (J’ai convoqué les douze pleurants) est très importante dans mon parcours d'artiste. Cela fait longtemps que j'attendais qu'elle s'impose à moi. Depuis que je suis rentré dans la problématique de l'ombre en 1994. Au sens propre comme au sens figuré. 10 ans au service de l'ombre dans mon parcours initiatique d'artiste. Il y a quelques mois, j'ai eu besoin d'en sortir, pour aller vers la lumière. Une pulsion irrépressible ! Il fallait que cela arrive à terme ici, à l'abbaye d'Arthous, dans cette série de Pleurants. Au fond, dans ma vie d'artiste, je cherche la grâce. Quand cela s'impose à moi comme une évidence, c'est un merveilleux cadeau. Les Pleurants sont comme les douze portes à franchir vers la lumière. Ce sont des vases communicants qui me révèlent à moi-même, en même temps que je les révèle.
En quittant l'ombre pour la lumière, je retrouve le dessin et le geste, abandonnés depuis 20 ans à l'école des Beaux arts, mais également un certain rapport à la sculpture, puisque je les modèle avec les mains, dans une sorte de transe, de corps à corps, ces Pleurants. C'est comme si je les tirai des ténèbres. D'ailleurs, ici, je ne peux travailler que la nuit. Les Pleurants n'apparaissent que dans le murmure silencieux de la nuit. Je vis chaque création comme une sorte de révélation ! D'épiphanie ! Après des heures de travail, sans aucune place laissée au repentir, je me relève ; et le Pleurant est là, comme s'il y avait toujours été. En visite. Une visitation ! Il va rejoindre les autres calmement, comme pour un rendez vous, un office. Chacun a sa personnalité, son histoire, sa légende. Chaque Pleurant est un hommage aux moines qui ont vécu à l'abbaye. Un rappel, une trace, une empreinte...
Comme souvent je laisse aller les signes. Je fais confiance aux affinités électives des images.
Avant de parler technique, c'est une histoire de passage et de transmission que j'ai envie de te raconter. Car c'est le motif essentiel de ma démarche.
En 1419, des personnes, des êtres "importants" sans doute ont posé pour les sculpteurs de Bourgogne. Ils ont été comme pétrifiés dans le marbre. Début 20ème, un photographe répond sans doute à une commande et photographie les Pleurants exposés au musée de des Beaux-arts de Dijon. L'éclairage, l'angle de vue sont ses choix. Ces photos sont multipliées et imprimées en cartes postales : celles que je déniche un jour de chine. Et moi, j'en fais des photocopies, dont je choisis la taille et les valeurs. Puis, à l'aide d'un épiscope, je les projette sur mes supports, où je les métamorphose en traits, valeurs et couleurs. Je poursuis un geste, pour prolonger leur vie, les réincarner. C'est dans cet esprit que ma technique de transposition prend son sens. En dessinant et coloriant à même le sol, j'ai souvent eu le sentiment que mes doigts finissaient par modeler les Pleurants comme pour leur donner vie, les faire réapparaître. Les supports sont des planches en bois de pin des Landes. Je considère que les douze Pleurants ont besoin du même espace d'apparition, de passage. Ces douze panneaux sont douze portes.
Je résume : carte postale, photocopie, rétro projection par épiscope (du grec episkopos : celui qui a les yeux ouverts sur ce qui se passe) dans l'obscurité, séparation du clair et de l'obscur par le tracé des lignes et des valeurs. J'ai vraiment l'impression d'aller chercher mon Pleurant dans le monde de l'obscurité pour le faire entrer dans celui de la lumière. Le lendemain, le temps que le Pleurant et moi-même nous nous habituions l'un à l'autre, la véritable épiphanie peut advenir. Je me concentre d'abord sur le visage, puis les mains, et je le revêts de sa robe en essayant, avec les doigts uniquement, d'entrer dans la logique des plis, le grain de l'étoffe, l'esprit du clair-obscur. Ensuite vient le fond, que j'organise en passant et repassant à la main, de la poudre de mine. Je fixe et voila.
Tout cela se passe la nuit, dans une sorte de transe. »
Extraits de Passeur d’ombres, collection Patrimoine en vue, coédition L’atelier des brisants / Conseil général des Landes, Mont de Marsan 2004. ISBN : 2-84623-066-8
Série alphabet U© CG40 p.camin